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FP.fr 3/2013 (4)

L'UNIQUE NECESSAIRE

Maurice Zundel

Devant Dieu, devant le Dieu qui se révèle en Jésus Christ, devant le Dieu de l’Évangile, ce qui compte en nous, justement, c’est notre personne. Dieu exauce ce voeu si humblement fier de la femme pauvre: « Qu’importe qu’on nous donne le bonheur, si on nous refuse la dignité. La grande douleur des pauvres, c’est que personne n’a besoin de leur amitié ».  Ce qu’elle demandait, c’est qu’on lui demandât de se donner, c’est qu’on attachât une valeur à ce don, c’est qu’on vît dans son amitié une source de lumière et de joie.

C’est exactement ce que Dieu nous demande: Il nous demande notre amitié. Il n’a pas besoin de nos oeuvres. Qu’est-ce qu’Il en ferait? Lui qui ne peut rien recevoir dans l’ordre matériel parce qu’Il ne peut rien posséder, Lui qui est le Grand Pauvre en qui tout est don. Lui qui est essentiellement personnel parce que toute sa Vie jaillit dans cette relation où «Je est un Autre», comment peut-il nous atteindre sinon en nous aimant et en nous offrant son amour, et comment pouvons-nous L’atteindre, sinon en L’aimant et en Lui donnant notre amour?

C’est le seul lien possible entre Dieu et nous. Et c’est pourquoi il y a ce conflit entre Jésus et les Pharisiens: les Pharisiens braqués sur l’observance des traditions, des coutumes filtrant le moucheron et avalant le chameau. Le conflit porte en réalité sur la nature de Dieu.

Ce n’est pas le même Dieu, celui de Jésus et celui des Pharisiens, car le Dieu dont ils parlent, c’est le Dieu qu’ils ont taillé à leur propre mesure, qu’ils ont façonné sur leur propre patron, c’est le Dieu auquel ils ont donné leur figure, un faux dieu, une idole. Et le Dieu de Jésus Christ, c’est le Dieu en qui son humanité subsiste, c’est le Dieu fragile, c’est le Dieu qui sera bientôt immolé, c’est le Dieu qui est éternellement l’Amour crucifié.

Et c’est pourquoi, plus les Pharisiens renchérissent sur l’accomplissement des bonnes oeuvres, plus ils se livrent à des oeuvres de surérogation en faisant plus qu’il n’est demandé, plus qu’il n’est exigé par la Loi, plus ils s’éloignent en réalité de la véritable vertu, parce que tout ce qu’ils font, c’est «donnant, donnant»: c’est une sorte de marché qu’ils veulent engager avec Dieu pour avoir la certitude d’être du bon côté, pour avoir la certitude qu’ils ont droit à la récompense. Ils en ont tant fait que Dieu, pour finir, est leur débiteur! C’est ce qu’illustre magnifiquement la parabole du Pharisien et du Publicain.

Mais justement, il ne s’agit pas de faire mais d’être, non pas d’accomplir des oeuvres, mais de se donner. Il n’y a plus de morale, il n’y a plus de Loi, il n’y a plus de commandements, il y a une exigence de tous les instants, du matin au soir et du soir au matin, l’exigence même de l’amour conjugal, l’exigence sans laquelle il n’y a pas de vrai mariage, sans laquelle la famille, sans laquelle la maison devient un enfer.

Donc il faut tout donner, tout, du matin au soir et du soir au matin, mais tout donner en se donnant. L’Évangile est une mystique, ce n’est plus une morale. Une morale, c’est une conformité à une Loi. Une mystique, c’est une prise de position en face de Quelqu’un. C’est une attitude personnelle envers une personne, et nous sommes toujours, sur le terrain de l’Évangile, en face de Quelqu’un, en face de Quelqu’un qui nous aime et qui attend notre amour.

Il n’importe donc pas de faire ceci ou cela, d’avoir un rôle important ou secondaire. Rien n’a d’importance que nous-mêmes. Rien n’a d’importance que la personne. Rien n’a d’importance que l’amour, comme le chante magnifiquement saint Paul aux Corinthiens: «Que l’on donne tout aux pauvres, que l’on ait la foi jusqu’à transporter les montagnes, que l’on livre son corps aux flammes...» (1 Co 13,1). Tout cela n’est rien, ne signifie rien, ne vaut rien si, à la base de tout cela, il n’y a pas le don de soi.

Et c’est bien l’expérience que nous avons tous faite et que l’on fait toujours plus profondément à mesure qu’on avance dans la vie: il y a des gens qui s’agitent prodigieusement, qui font monts et merveilles, qui sont toujours sur la brèche, qui vivent à la pointe de leur système nerveux et qui finalement se dégonflent parce qu’ils sont vides. Ils ont fait beaucoup de choses, ils ont omis l’unique nécessaire qui était de se donner eux-mêmes. Et, dans tout ce bruit, dans toute cette agitation, ils ont mis en mouvement des choses, ils n’ont jamais atteint le fond d’une personne. Ils peuvent grouper autour d’eux des agités comme eux, ils peuvent faire en collaboration avec d’autres des choses monumentales, seulement la Vraie Vie est absente; la Vraie Vie est absente parce que la Présence n’y circule pas! On n’y sent pas une transparence à Dieu, on n’y sent pas cette zone de silence où monte la petite voix de Dieu. On ne se sent pas libéré en leur présence, on ne se sent pas accru, on ne se sent pas illuminé, on ne se sent pas délivré. On est plutôt gagné par leur agitation et par leur fièvre. On n’est jamais rempli ni comblé.

Et il y a là une sorte de jugement infaillible qui est une sorte de jugement dernier: l’homme qui vit en présence de Dieu, l’homme qui vit la Vie de Jésus Christ, l’homme qui est vraiment dans le dialogue, qui se tient en face de Dieu, l’homme qui Le regarde et qui L’écoute, quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, qu’il parle ou qu’il se taise, qu’il agisse ou qu’il soit au repos, il agit d’une manière formidable parce qu’il crée autour de lui une vie nouvelle, il suscite autour de lui un espace et, en sa présence, on respire Dieu.

Et ceci est inimitable... inimitable! Il y a des gens qui peuvent parler de Dieu, qui savent tout de Dieu, qui ne cessent de disserter sur Dieu et qui jamais ne vous donnent Dieu. On sent que tout cela est une construction, c’est appris, c’est un discours bien enchaîné et, s’ils n’étaient pas des théologiens, ils parleraient d’autre chose avec la même logique, avec la même aisance, avec la même éloquence, mais c’est vide et creux parce qu’ils n’ont pas l’expérience d’une vie qui s’enracine en Dieu.

Je me rappelle cette école, ce collège où le frère cuisinier, qui était le moins instruit de la maison, recevait toutes les confidences des jeunes gens. Ils n’allaient pas à leurs maîtres qui pouvaient être des licenciés, qui pouvaient leur tenir de savants discours, ils allaient vers ce frère cuisinier qui, dans son humilité, vivait tout bonnement la Présence de Dieu, la faisait rayonner dans sa cuisine, la communiquait à tout venant et donnait à ces jeunes gens la certitude qu’il y avait là une source, quelqu’un d’assez généreux pour les écouter et d’assez sage pour les aider.

Dans le Nouveau Testament, le bien n’est pas quelque chose à faire, c’est Quelqu’un à aimer. Et c’est ce qu’il faut apprendre aux enfants. Il ne s’agit pas de leur rabâcher cette morale qui est ennuyeuse comme la pluie dans un pays désert, ou plutôt dans un pays où il pleut trop, ennuyeuse comme la pluie. Il ne s’agit pas tout le temps de leur donner des conseils mais il faut leur faire respirer cet amour qui attend le leur. Qu’ils comprennent que nous ne sommes pas sous le joug, que nous ne portons pas le harnais, que nous ne sommes pas des esclaves, que Dieu nous honore magnifiquement puisqu’Il ne cesse de demander notre amitié. Il attache une valeur incomparable à notre personnalité puisque c’est nous qu’Il demande et non pas nos dons et que tout devient aisé ou devient au moins plus aisé si on l’accomplit dans l’amour et par amour.

Le bien, c’est Quelqu’un à aimer et non pas quelque chose à faire. Davantage: on ne peut pas le faire, il faut le devenir puisque le bien c’est nous, c’est nous-mêmes en état de don. Et c’est là une découverte magnifique, parce que c’est là que notre liberté obtient la révélation d’elle-même. [...]

Or, dans l’Évangile, parce que nous sommes en face d’un Dieu qui est tout Amour, d’un Dieu infiniment libre parce qu’Il décolle éternellement de Lui-même, parce qu’Il est incapable de tout retour sur soi, parce qu’en Lui «Je est un Autre», nous avons là la révélation du bien parfait dans une liberté absolue. Et nous apprenons par-là que être libre, c’est se donner.

Etre libre, ce n’est pas choisir entre une chose et une autre chose, entre une botte de foin et une botte d’asperges. Etre libre, c’est pouvoir décoller de soi et faire de tout soi-même un don. Et c’est cela le bien, et il n’y en a pas d’autre. Le Bien et la Liberté s’identifient dans leur racine, puisque le bien et la Liberté consistent l’un et l’autre, et identiquement, en ce surgissement d’une personne qui est tout entière un élan vers un autre.

Et ceci nous donne immédiatement la possibilité d’envisager notre passé d’une manière créatrice: il ne s’agit pas de regarder notre passé, de le soupeser, de l’analyser, en raison des fautes que nous avons commises. On peut se lamenter éternellement sur le bien qu’on n’a pas fait, on peut se lamenter éternellement sur le mal qu’on a commis: on ne fait que tourner autour de soi et il y a bien souvent dans la pseudo-contrition dont on s’afflige une simple blessure d’amour propre. Ce qu’on regrette, c’est d’avoir manqué d’élégance; ce qu’on regrette, c’est de n’avoir pas été aussi bien qu’on croyait l’être; ce qu’on regrette, finalement, c’est précisément d’être blessé dans son amour-propre.

Mais être blessé dans son amour-propre, ce n’est pas encore une contrition: la vraie contrition porte uniquement sur ceci: Je n’ai pas aimé l’Amour. «Je pleure, comme disait Jacopone de Todi, je pleure parce que l’Amour n’est pas aimé.» [...]

C’est ça l’unique motif d’une vraie contrition: je pleure parce que je n’ai pas aimé l’Amour. Mais, si nous pleurons vraiment parce que nous n’avons pas aimé l’Amour, il ne s’agit pas de nous attarder dans ce regard tourné vers le passé, car il n’y a qu’une seule façon de réparer nos manques d’amour, c’est de mettre les bouchées doubles et d’aimer mieux aujourd’hui, car la vraie contrition, finalement, se confond avec un acte d’amour.

Inutile de gémir parce qu’hier nous avons omis de faire le bien. Il s’agit aujourd’hui de devenir le bien, il s’agit aujourd’hui d’aimer. Et c’est pourquoi un être peut, en un instant, comme la Madeleine, comme la femme adultère, comme le bon larron, devenir un saint si le retournement de lui-même va jusqu’à la racine de l’être, et si toute sa personne n’est plus qu’un élan vers Dieu.

Ne nous attardons pas à notre passé, ne ressassons pas les péchés que nous avons commis. Ne nous perdons pas dans d’inépuisables examens de conscience. C’est vraiment du temps perdu. C’est maintenant, aujourd’hui, que tout commence et c’est ce qu’il y a de merveilleux dans l’Évangile: tout commence. Le péché originel, bon, c’est le passé. «Heureuse faute qui nous a valu un tel et si grand Rédempteur.» Dans le présent, dans le cadeau, dans le don infini que Dieu nous fait en Jésus Christ, le péché originel devient le thème d’une louange et se change en cri de jubilation. Et la Madeleine fera de ses fautes la cathédrale de son action de grâces et de son amour. Il s’agit de commencer. [...]

Maurice Zundel

Tiré de Je parlerai à ton coeur

http://www.annesigier.qc.ca/zundel/extrait2.html

 

 

Tu me rends ma beauté première

 

Ami des hommes, Sauveur béni, loué, exalté !

Refuge solide, abri sûr,

bonté qui exclus toute méchanceté,

Toi qui pardonnes le péché et qui guéris toute blessure,

Toi qui peux réaliser l’impossible et qui atteins l’inaccessible,

O Route de vie,

Toi qui es le premier guide dans la voie de l’Amour,

Toi qui me conduis avec douceur

dans ma marche vers la Lumière,

Toi qui me donnes confiance

et ne m’abandonnes pas dans mes chutes,

Clarté sans ombre,

Toi qui m’enveloppes et me couvres dans ma misère,

Toi qui m’illumines des rayons de ta grandeur infinie,

Toi qui me rends glorieux à nouveau dans ta Lumière,

Toi qui me renouvelles et me rends ma beauté première,

donne-nous d’avoir part à ta Joie infinie,

recréés dans une pureté nouvelle

pour reproduire ton Image inaltérable.

Grégoire de Narek (X° siècle)    

 

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